4 Aout.
C'est incroyable, mais je viens seulement d'y penser : que suis-je allé faire au Caire en janvier ?
Le Caire n'est pas un port. Je n'avait aucune chance d'y trouver X.
J'étais au Caire pour une autre légende. La ville a laissé en moi des traces d'une autre histoire. Des empreintes peut-être destinées à quelqu'un d'autre, à un autre poète.
A moins qu'elle, à qui je ne veux plus penser, et dont j'essaie même de ne plus écrire le nom, ne soit tellement sûr de son pouvoir qu'elle ait accepté mes errances parce qu'elle savait qu'elles auraient une fin et qu'alors je reviendrais à nos accords avec la preuve d'un désir inévitable et de mon amour pour elle.
Je me fais l'effet du Casanova vieillissant du roman de Schnitzler : de même qu'elle tournait autour de Venise en suivant des cercles aux rayons de plus en plus petits, je tourne autour d'une idée qui se dévoile peu à peu et que je commence à comprendre en écrivant ces lignes.
Sur les traces de X que j'oubliais peu à peu, j'ai trouvé mes propres souvenirs, de plus en plus précis. Les questions que je posais à ceux que je rencontrais qui l'avait connu, ne le concernaient plus. En fait, je leur parlais de moi.
Les années de mon enfance restent vides et lisses, mais depuis cette après-midi sur le bord de l'autoroute de Z, depuis C, depuis le visage de Q depuis la fracture dans ma jeunesse de marbre blanc, je fais jaillir des souvenirs qui n'ont, pas plus qu'avant raison d'exister.
Mais ils existent. Ils surgissent sous les lignes d'encre, sous les tracés des mots. Ils sont obscènes.
« Que croyez vous que je suis ? »
USED TO BE ONE LOVE ONE ART ONE DRUG ONE DREAM ONE FAME ONE CITY ONE FAST ONE LAW USED TO BE USED TO BE USED TO BE
Et le rouquin dit :
« Non mais, nous ne voyons vraiment pas ce que vous faisiez au Maroc ou en France, ni ce que vous venez faire en Albion avec quinze shillings ».
Je leur dis de téléphoner à mes éditeurs ou à mon agent littéraire à Londres. Il téléphonèrent, mais personne ne répondit. C'était un samedi. Les agents me regardèrent en se caressant le menton. Ils avaient déjà embarqué le black. Soudain, j'entendis une plainte horrible, celle d'un aliéné qui geint dans un asile et je demandai :
« Qu'est-ce que c'est ?
-C'est votre ami le nègre.
-Qu'Est-ce qu'il a?
-Il n'a ni passeport ni argent ; selon toute vraisemblance il s'est échappé d'un asile d'aliénés en France. Maintenant, avez-vous trouvé un moyen de prouvé la véracité de votre histoire, sinon nous allons devoir vous garder.
-En Taule?
-Absolument. Mon cher ami, on ne peut pas entrer en Albion avec quinze shillings.
-Et Merde..
Oyé Oyé !
Cette province lugubre a rendu fou Flaubert et Rimbaud, et a fait rêver Balzac.
Madame Bovary se tord les mains de désespoir derrière les rideaux de dentelle, les héros de Genet attendent la nuit, le jeune héros de Musset prend son billet pour Paris. Vous voyez ce que je veux dire ??!
Dans ce café, une fille svelte, sensationnelle, se lève, avec ses lunettes noires, pour venir parler de ses amours à une amie, à la table voisine.
Au dehors, la foule va et vient, sans but; nulle part où aller, rien de précis à faire.